Segun était un enfant de Kalakuta. Il commence très jeune son apprentissage de percussionniste à la fin des années soixante-dix après s’être joint à la communauté de Fela. Il y passe la plus grande partie de sa vie d’adolescent et d’adulte, ce qui a profondément marqué sa personnalité et sa carrière de musicien. Il quitte l’entourage de Fela pour un bref intermède chez King Sunny Ade, à l’époque où ce maître de la musique juju enregistre au Nigeria « Sweet Banana » et « My Dear », des albums très populaires. En 1986, Segun entre, en tant que membre fondateur, dans le groupe Positive Force créé par Femi Kuti. Ce dernier a décidé de quitter l’orchestre de son père, Egypt'80, et de prendre son destin en main dans le monde de l’afrobeat. Pour Segun, c’est le commencement d’une carrière qui va durer une quinzaine d’années.
Tous les titres suivants sont des chansons composées et arrangées par Segun Damisa
GARI, farine à base de manioc, est un des aliments principaux au Nigeria et dans la plupart des pays d’Afrique de l’Ouest. Dans cette chanson, Segun explique comment les habitants du Nigeria mangent le gari, préparé avec des sauces variées ou des soupes selon les régions ou selon les diverses usages traditionnelles, ou bien encore en font une boisson qui accompagne des gâteaux aux haricots ou à la noix de coco. Dans un mélange de pidgin et de yoruba, l’auteur supplie les dirigeants politiques et les responsables administratifs d’éviter que la pauvreté ne s’étende au point où le citoyen ordinaire ne pourrait plus se payer ce produit alimentaire de base. Etant donné l’inflation qui sévit dans la société africaine actuelle, Segun rappelle aux dirigeants qu’il est important de fournir à la population les produits de base essentiels.
NIGERIA est un hommage rendu à l’esprit de lutte des concitoyens de Segun et des Africains en général. Devant la corruption et la mauvaise gestion qui font que les gouvernements successifs à travers le continent rendent la vie du citoyen ordinaire sans espoir, Segun souligne la solidité dont le peuple fait preuve pour survivre face à ce qui apparaît bien comme les forces de l’enfer - en ajoutant qu’en dépit des difficultés rencontrées par la plupart des gens depuis l’indépendance, la détermination des Nigérians, comme d’ailleurs des Africains, de conserver vivaces l’esprit de leurs traditions et leurs valeurs, est digne de louanges. Cette volonté de survie n’est-elle pas étouffée par la stupidité et l’étroitesse d’esprit, se demande Segun. Et de citer particulièrement l’influence et les motivations des religions qui calment les gens en train de souffrir et de se lamenter en leur faisant accepter leurs croyances respectives et en les persuadant qu’ils sont prédestinés !
AIDS, chanson agrémentée du magnifique solo de Manu Dibango au saxophone alto, est la contribution de Segun pour faire prendre conscience au public des effets désastreux du virus HIV, tellement répandu sur le continent africain, autant chez les adultes que les enfants. Il met l’accent sur le fait que c’est une maladie mortelle qui n’épargne ni les riches ni les pauvres. Qu’on vienne d’Ikoyi, la zone résidentielle riche de Lagos Island, ou d’Ojuelegba, le ghetto populaire de Lagos, il n’y a pas moyen d’échapper à cette maladie qui tue si l’on a des rapports sexuels non protégés, avertit-il.
SUFFER DEY signifie en pidgin qu’il y a trop de souffrance. Parlant dans ses chansons de la vie de la plupart des Nigérians, et des Africains en général, Segun insiste sur le fait que les gens travaillent dur sans parvenir à joindre les deux bouts. Ceux qui ont de l’argent peuvent à peine survivre face à l’inflation constante et à la rareté des produits de base. Il ajoute qu’en raison de la mauvaise gestion des ressources naturelles africaines, on manque d’emplois pour la plus grande partie de la population. Dans le jargon de la rue, il prévient que « one day monkey go go market, e no go come back » (un jour le singe va aller au marché, il ne va pas revenir), ce qui signifie qu’un jour les gens vont se soulever en une révolution sanguinaire.
ESHERE veut donner aux dirigeants du monde des leçons de morale. Personne n’est indispensable dans ce monde, et quelle que soit la situation de l’un ou de l’autre, Segun leur conseille d’agir correctement. Ceux qui occupent ou occuperont un poste à responsabilités, doivent se souvenir que demain quelqu’un d’autre occupera ces postes. S’adressant aux dirigeants de nations, tels que Bush, Chirac, Obasanjo ou Mugabe, il leur rappelle, tout en les incitant à agir correctement, que demain quelqu’un d’autre remplira certainement leurs fonctions. Quel que soit votre titre, rappelez-vous que ce ne sera pas pour l’éternité.
ALAKITIJON est une chanson du folklore yoruba qui parle du côté négatif d’être à double face (fourbe). Le partage, composante essentielle de la vie en commun, ne peut avoir de véritable valeur que s’il se fait dans la transparence, avec des intentions claires. Pour qui vit en communauté, être à double face serait moralement répréhensible. D’après un adage yoruba, l’« humanité », c’est le pagne qu’on porte, ce sont les richesses de la société, personnellement on restera pareil. Segun s’enquiert : Est-ce que ce serait la même chose pour vous ?
LAILO, autre chanson du folklore, est basée sur la croyance d’une vie après la mort, courante chez les Yorubas comme dans la plupart des peuples d’Afrique. Cette chanson parle des bonnes actions. Vous pouvez, certes, me faire du mal dans ce monde matériel, mais quand nous aurons répondu aux appels du monde spirituel, là vous ne pourrez pas me faire de mal. Chris Birkett, producteur et guitariste dont le nom est devenu synonyme soit de 'jouer avec’, soit de produire des noms’ comme Rufus Thomas, Anne Peebles, Pink Floyd et Sinead O’Cornor, a ajouté à ce titre un fond rock emballant.
OJEJE est la chanson nostalgique d’un orphelin laissé à la charge d’une vieille grand-mère méchante qui maltraite tout le temps le pauvre enfant. S’il vous plaît, dites à mes parents que le grosigname qui m’a été laissé en héritage, c’est la méchante vieille qui l’a mangé, ne me laissant que des miettes, pleure l’orphelin.
INTERLUDE, le dernier des neuf titres, avec un solo de Segun aux percussions, permet d'apprécier la dextérité du musicien sur cet instrument. En écoutant la musique et les paroles de ce morceau, on ne peut douter qu'une marque indélébile sur sa vie et sa carrière musicale a été laissé par son passage à Kalakuta chez Fela durant la plus grande partie de son adolescence et de sa vie d’adulte.
Segun était un véritable enfant de Kalakuta, c’est ce que démontrent toutes ses chansons, écrites dans l’esprit combatif et politique de Fela et de la musique afrobeat. Ajoutons à cela sa personnalité pleine de respect, de charme et de chaleur humaine. Il était toujours disposé à prêter main forte à qui avait besoin d’aide. Parfois à son désavantage, Segun répondait présent aux appels de détresse d’amis et de proches. Assurément, son sourire, chaleureux même dans les moments difficiles, nous manquera à tous.